Voici le deuxième extrait du roman : Les effets du chlore sur le cerveau. Je vous en souhaite bonne lecture 🙂


Darell était resté immobile, son regard errait sur les voitures qui circulaient. La pluie était tombée alors que le concert se jouait. Maintenant, la chaussée mouillée renvoyait la lumière des phares des voitures.

Cette ambiance, l’oppressa. Il manquait d’air. Sa main tirait sur sa cravate.

— Il était bon…

Cette phrase qui sortait de nulle part, fit se retourner Darell vers Akito. Ce dernier le dévisageait une expression neutre sur le visage. Soudain, Darell s’était sentit ridicule. Akito l’attendait là, sans se plaindre comme toujours. Cet homme qui l’aimait à sens unique, trouvait encore le moyen de complimenter Katsuo. Était-ce de la pitié qu’il avait ressenti à ce moment-là, mais cela amena un vague sourire chez lui.

— Oui… Il l’a toujours été.

— Vraiment ? s’étonna Akito.

Darell qui se moquait d’être en pleine rue, à la vue de tous, prit la main de son amant et le tira à lui, pour lui enlacer les épaules. Akito qui s’était toujours moqué du regard des autres, se laissa faire. C’était lui que Darell regardait, lui qu’il enlaçait et pas Katsuo Fuji.

— Katsuo a toujours été un très bon musicien… et le mot est faible.

Akito ne dit rien, et laissa le temps de reprendre son souffle. Visiblement, il cherchait Ă  lui dire autre chose.

— Je t’ai déjà dit que Katsuo avait fait le conservatoire ?

— Non…

— À l’époque, Katsuo aurait pu passer pro.

— Et pourquoi a-t-il rejeté la proposition ? demanda Akito étonné.

Un sourire acerbe se forma les lèvres de Darell, limite méchant. Akito sentit un frisson d’effroi le parcourir, et pour une fois, il ne voulut pas connaître la raison du comportement de l’homme qu’il aimait. Pourtant chaque mot se détacha distinctement à ses oreilles.

— Parce que lorsque la maison de disque a téléphoné, c’est moi qui ai répondu au téléphone. Je me faisais souvent passer pour lui, surtout si l’interlocuteur ne reconnaissait pas la voix de Katsuo. J’ai dit que je n’étais pas intéressé et que de toute façon, j’allais arrêter de jouer…

— Quoi ? fit Akito d’une voix éteinte. Mais… c’est dégueulasse ! Tu as vu son potentiel ? Sérieusement ? Tu as osé lui faire ça ?

Là, Akito paraissait scandalisé. Son regard exprimait une profonde réprobation. Il le dévisageait comme s’il le voyait pour la première fois.

— C’est justement parce que je savais qu’il avait plus de potentiel que tous les autres membres du groupe que j’ai cassé sa carrière ! Tu imagines ? Moi parti d’un côté pour mes courses et lui de l’autre pour des concerts ? Je le voulais pour moi et exclusivement pour moi seul.

Darell éclata de rire et lâcha Akito. Ce dernier le fixait comme s’il avait perdu la boule. Quelque part, il aurait eu raison de le penser, songea Darell.

Maintenant assis sur le canapé, il y repensait et il ferma les yeux. Les paroles de Katsuo lui revinrent en mémoire, sur son égoïsme. S’il savait à quel point il avait été un salaud avec lui, son mépris pour lui n’aurait plus de limites ! Alors de le voir là, debout sur scène, jouer dans un cabaret qui certes faisait partie des meilleurs de la ville, mais qui était loin, bien loin de son vrai potentiel, il avait ressenti de la honte pour la première fois.

C’était aussi une des raisons qui l’avait poussé à ne pas vouloir forcer Katsuo à le voir. Et en même temps, ce besoin totalement irraisonné qui le tenaillait de se jeter sur lui, lui faisait prendre conscience qu’il était réellement malade. Peut-être qu’il devrait envisager de se faire suivre par un psy ? Ses réactions étaient malsaines.

Maintenant, il s’en rendait compte avec acuité et surtout parce que sa relation avec Akito était tellement à des années lumières de son obsession pour Katsuo, qu’il s’apercevait enfin que quelque chose clochait chez lui.

À force de réfléchir sur les événements, Darell en conclut qu’au final, il était préférable qu’il s’enfonce dans cette normalité qu’il entretenait avec Akito… Parce qu’il sentait confusément qu’il pourrait basculer et que sa limite était proche. Une chance que Katsuo ait décliné sa proposition au final.

— Je me demandais où tu étais passé…

La voix endormie d’Akito tira Darell de ses réflexions. Il leva les yeux vers lui, et constata que son amant hésitait à le rejoindre. Un homme pas trop mal, avec une relation banale d’amour à sens unique. C’était peut-être ce qui lui convenait. C’était confortable, sans émotion forte pour le faire basculer vers la folie. Il tendit la main vers Akito, et lui sourit.

— Viens ! J’ai envie de sortir aujourd’hui. Qu’est-ce que tu veux que nous fassions ?

Akito le rejoignit et s’assit sur ses genoux. Ses bras encerclèrent les épaules de Darell. Un demi-sourire aux lèvres, il répondit.

— Au cinéma ? Y’a un nouveau film qui est sorti et je m’étais promis d’aller le voir…

— Je vais prendre ma douche alors. Le petit déjeuner est prêt, si tu as faim.

Darell embrassa brièvement Akito et ce dernier se leva lorsque son amant le repoussa légèrement. Il l’observa entre ses cils.

Darell… Incapable de se sortir de son amour pour Fuji Katsuo. Il n’était pas dupe… et ne le serait pas. Darell ne l’aimerait certainement jamais, et quelque part, cela lui convenait, parce qu’il n’était pas très sûr de pouvoir supporter le comportement hyper possessif de son amant, comme l’avait subi Fuji.