Un petit-ami pour Noël – III

Résumé chapitre I et 2

(Pour celles qui voudraient se remettre dans le bain... sinon sauter cette partie)

Ciaran vit à Vinda dans le quartier pauvre de Wrad. C'est un étudiant qui va à l'université pour devenir scribe, comme l'était son père. Son but dans la vie est de retourner vivre dans les hauts quartiers d'Asplenia un jour. (Quartier aisé de Wrad). Son meilleur ami Ferréol est un riche bourgeois qui a été viré de toutes les écoles de Lilie (quartier le plus aisé). Il s'est retrouvé dans le même collège que Ciaran et ils sont devenus immédiatement de bons amis. Depuis, ils ne se quittent plus et contrairement à la plupart des bourgeois, Ferréol n'hésite pas à venir chez lui presque tous les jours à Vinda.

La mère de Ciaran, Amberine a une discussion à coeur ouvert avec Ferréol. Elle lui dit qu'elle sait qu'il aime son fils, et qu'elle est d'accord pour qu'ils se marient. Cependant, Ciaran est tellement borné et qu'il refuse d'admettre les sentiments qu'il éprouve pour Ferréol, qu'il faut le bousculer. Ferréol d'abord septique, ce dit qu'en fait elle a raison et il n'a pas trop le choix. Ils montent un plan ensemble pour que Ciaran se rende compte enfin de ses sentiments.

Deux jours plus tard, Amberine "avoue" à Ciaran qu'elle ne pourra pas l'aider financièrement pour ses études, mais qu'en plus elle lui a pris l'argent qu'il s'était mis de côté pour la dote de ses soeurs. Ciaran comme l'avait prédit Ferréoll, devient fou de colère. Il quitte la maison et va déverser sa peine dans les auberges...


 

Chapitre 3

Le rendez-vous avait été pris au quartier d’Asplenia, ceux en bordure des quartiers de Rosa. En fait, pas très loin de l’université que lui et Ferréol fréquentaient. Même si ces quartiers ne se situaient pas « très loin » de ceux de Hugua, jamais Ciaran ne les avait arpentés comme maintenant. Des grandes avenues où de nombreux véhiculent circulaient. C’était la première fois que Ciaran en voyait autant de toute son existence. Et puis, les trottoirs étaient larges et spacieux et aucune des grandes dalles qui les composaient, ne dépassait d’un millimètre par rapport à une autre.

Incroyable !

Et puis, tous ses grands arbres qui offraient une ombre bienvenue alors que le soleil chauffait l’atmosphère, Ciaran s’en délectait. C’était la première fois qu’il marchait en prenant conscience de la caresse du vent sur sa joue. Ici, tout était si serein qu’inconsciemment il ralentissait son pas, pour admirer les échoppes aux larges vitrines en verres. Comment faisaient-ils la nuit pour ne pas se faire chaparder ? se demanda Ciaran.

Curieux, son regard ne cessait de balayer les rues qu’il traversait, admirant vitrines, voitures aux chromes rutilants, les costumes des hommes et les robes des femmes, d’une élégance qu’il n’avait jamais connue. Toutes les haies, arbres étaient soigneusement taillés, et les fleurs ordonnées. Ciaran avait l’impression d’être dans un pays étranger et pourtant...

Il s’arrêta quelques instants pour lire le plan que lui avait fourni Ferréol. Il ne devait plus être très loin.

— Eh ! Ciaran... c’est ici !

Cette voix... Il se retourna et croisa le regard chaleureux de son ami. Il ne l’avait jamais vu habillé ainsi. Son costume noir devait valoir une fortune. Ciaran en resta sans voix. De plus, les cheveux de son ami, étaient tirés en arrière était plus discipliné qu’à l’ordinaire. Cela lui faisait soudain penser à son frère Daegan, mais en plus souriant. Jamais, il ne l’avait trouvé séduisant, pourtant là...

— Viens !

Cette exclamation coupa net le fil de sa pensée. Ciaran obéit. Très troublé de se rendre compte soudain, de pourquoi il se trouvait là ! Même si c’était pour rire, il tremblait de peur tout à coup. C’était stupide ! Des situations dangereuses, il en avait connu, mais là, c’était différent. Inconnu de lui. Il s’arrêta devant Ferréol et eut un vague sourire.

— Je n’aurais jamais cru que ce genre de rendez-vous te rendrait nerveux.

— Nerveux ? Moi ? Tu plaisantes ? ricana Ciaran mal à l’aise.

— Alors pourquoi es-tu si crispé ? Mon costume te va bien ! Je m’en doutais, tu me diras. J’ai bien fait de te le donner, dit-il d’un ton badin.

Le rappel de ce fait, agaça Ciaran. Il était suffisamment mal à l’aise pour qu’on lui évite de lui rappeler ce genre de détails. Et il n’aimait pas sa suffisance. Pourtant, malgré son air soudain supérieur, Ferréol lui parut différent. Il paraissait si… si… séduisant. Et cette aura autour de lui. Était-ce le fait qu’il le rencontrait pour la première fois en dehors de Vinda ou de Hugua, qu’il remarquait par exemple la fossette qui se creusait lorsqu’il souriait sur le coin droit de sa lèvre ?

— J’aimerais y aller ! commanda Ciaran. Je n’ai pas envie de rentrer trop tard ce soir. Qui sait qui je vais rencontrer ?

Ferréol éclata de rire.

— Ne me dis pas qu’ils pourraient te détrousser en mettant un vieux costume comme celui-ci ?

— Si ! Parce que pour eux, c’est neuf ! Je suis en train de me demander, si tu n’as jamais mis les pieds à Vinda.

Blessé, Ciaran jeta un regard en biais à Ferréol qui cessa de rire d’un coup net. Ciaran avait adopté une attitude défensive. Sa main étreignait nerveusement son bras opposé.

— Je te prie de m’excuser. Je ne voulais pas t’offenser en disant cela.

— Je suis très nerveux, Ferréol, alors s’il te plaît, allons à la rencontre de ton frère pour que je puisse ensuite rentrer chez moi.

— OK ! Suis-moi.

Ciaran suivit Ferréol qui au départ resta silencieux. Puis, comme pour détendre l’atmosphère, il dit par dessus son épaule.

— Savais-tu que Daegan était aussi nerveux que toi tout à l’heure ?

— N’importe quoi…

Un petit rire lui répondit, ce qui eut pour effet d’exaspérer Ciaran. Toutefois, son ami se tut à nouveau. Ils contournèrent un petit jardin en fleurs, et une porte vitrée à double battant se présenta à eux. Sans hésiter, Ferréol entra et de son côté, c’est avec appréhension que Ciaran pénétra dans ce lieu luxueux.

Cela brillait de mille feux partout. La gorge de Ciaran se serra, et une expression inquiète se lut soudain sur ses traits. Il n’avait qu’une envie c’était de prendre ses jambes à son cou et fuir. Lorsqu’il songeait quelques jours plus tôt à vivre dans un meilleur endroit, ce n’était pas ce genre de lieu auquel il pensait. Avait-il des rêves étriqués ? Ou bien, s’accrochait-il à ses rêves stupides ?

— Si vous voulez bien vous donnez la peine de me suivre, Messieurs.

Ciaran sursauta. Il ne l’avait pas vu, celui-là. Sapristi ! Il l’aurait pris pour un noble ! Ses vêtements étaient si beaux, si impeccables !

Tandis qu’il suivait le maître d’hôtel, son regard ne cessait de passer d’un lustre en cristal, aux tables rondes où de grandes nappes blanches étaient posées des plateaux somptueux. Les discussions étaient feutrées.

Soudain, Ciaran baissa son regard en direction du sol, ne comprenant pas pourquoi, il avait l’impression de marcher sur un nuage. Ce dernier était couvert par une moquette aux motifs compliqués, si épais qu’il étouffait le moindre son, et donnait aux visiteurs l’impression de flotter.

— Messieurs, si voulez bien vous installez. Un serveur va venir prendre votre commande.

L’homme s’inclina avec respect. Ciaran le regarda s’éloigner et ses lèvres se pincèrent. Avec lenteur, il tourna son visage vers la table où ils venaient de s’arrêter Ferréol et lui. Son regard rencontra celui de Daegan, qui ne le quittait pas des yeux depuis son arrivée, il en était sûr. Sa gorge se noua. Pourquoi était-il aussi émotif, ces derniers temps ?

— Assieds-toi, Ciaran, suggéra Ferréol. À moins que tu ne veuilles prendre racine ?

En entendant cela, Ciaran sortit d’un rêve et prit une place un peu avec brusquerie, attirant quelques regards.

— Calme-toi, Ciaran, lui dit Ferréol étonné.

— Je suis calme. Je suis seulement...

— Dépaysé, dit en terminant sa phrase Daegan.

Ciaran ouvrit la bouche et la referma. De son côté, Daegan qui était assis au fond de son siège capitonner se redressa et posa ses coudes sur la table pour le détailler avec un certain intérêt. Ciaran ferma un instant les yeux, et se murmura comme une prière : pourvu que je ne rougisse pas.

Personne ne l’avait regardé de cette manière de toute sa vie. Son cœur battait dans sa cage thoracique, tandis que ses mains devenaient moites. Le regard de son ami le ramena à la réalité. Visiblement il était étonné par son comportement.

Se reprenant, Ciaran se mit à observer de la même manière son interlocuteur et futur petit-ami. Il était visible que Daegan et Ferréol étaient frères. Toutefois, les traits chez l’aîné étaient plus virils. Ou bien son attitude plus mature donnait cette impression ?

Son regard vert comme une eau paisibles, ne cillait pas. Ses sourcils épais étaient parfaitement taillés. Son tatouage ethnique sur son visage descendait jusqu’à la mâchoire. Pour la première fois, Ciaran remarqua qu’il était un peu différent de celui de Ferréol. Son visage rectangulaire était plus que séduisant.

Étonné par son constat, il tourna son attention sur Ferréol qui commandait de son côté une boisson chaude et des gâteaux pour eux deux. Pourquoi n’avait-il jamais remarqué que Ferréol était aussi beau jusqu’ici ?

Il posa à nouveau les yeux sur Daegan, qui le dévisageait toujours avec curiosité. Voyant qu’il l’observait à nouveau, il lui demanda de sa voix grave et étonnement douce.

— Je suis ravi de vous rencontrer aujourd’hui, commença-t-il. Me permettez-vous de vous appeler, Ciaran ? Bien sûr, je vous permets de m’appeler Daegan.

Tout d’abord silencieux, Ciaran répondit tout aussi serein, enfin il l’espérait.

— Cela ne me pose pas de problème. Enfin, je crois... dit-il en fronçant les sourcils.

— Je ne t’ai jamais vu aussi mal à l’aise que maintenant, intervint Ferréol en croisant les jambes.

Là, Ciaran lui jeta un regard vénéneux. Il se moquait vraiment de lui ? Pourquoi s’amusait-il ainsi de son malaise qu’il tentait désespérément de dissimuler ?

— Pour tout te dire, dit soudain Daegan en se rasseyant dans le fond de son siège, je suis moi-même impressionné.

Là, la mâchoire de Ciaran se décrocha. Était-ce un sketch que ces deux-là lui servaient ? Tout à coup, Ciaran se sentit oppressé. Un serveur vint à leur table pour apporter la commande que Ferréol avait prise. Cela lui laissa le temps de se reprendre.

— Je ne vois pas en quoi, vous seriez impressionné, répondit sur un ton caustique Ciaran. C’est votre monde ! Et je ne suis qu’un jeune venant des quartiers pauvres. En quoi suis-je impressionnant ?

Là, Ferréol allait répondre, mais Daegan lui fit un geste de la main pour lui interdire de répondre. D’ailleurs, il lui dit tout d’abord.

— Tu n’es là que comme chaperon, Ferréol. Alors s’il te plaît, tais-toi ! Cette conversation n’a lieu qu’entre moi et Ciaran.

Ferréol parut respirer par son nez, les ailes de ses narines bougèrent. Était-il en colère ? Quoiqu’il en soit, il ne répliqua pas.

— Ciaran, je vous avouerai en toute franchise qu’il s’agit de mon premier vrai rendez-vous. Jusqu’ici, j’ai évité cette corvée pour éviter d’éconduire mes prétendantes.

Ciaran nota le féminin et le mot « corvée ». Il laissa l’homme continuer son discours sans rien dire. Toutefois, ses oreilles lui donnaient l’impression de se tendre pour éviter de perdre une seule miette de la conversation.

— Je vais vous avouer franchement, je me fiche du quartier dont vous venez. Je ne me suis jamais attaché à l’apparence, mais à la personnalité des gens que je côtoie. Et mes valeurs sont assez hautes à ce sujet. Non pas en rapport avec le compte en banque, et des biens personnels, mais plutôt sur sa morale et ses valeurs personnelles.

Le cœur de Ciaran se mit à battre. Que voulait-il dire par là ? Le souvenir de ses nuits licencieuses lui remonta en mémoire. Pouvait-il en dire autant ? En plus, premier vrai rendez-vous ? Que voulait-il dire par là ? Comment un homme comme lui pouvait-il en être à son premier rendez-vous ?

Il voulut jeter un coup d’œil dans la direction de Ferréol, mais son regard intercepta le sien et Ciaran eut l’impression de tomber dans les profondeurs de son âme. Il oublia tout ce qui l’entourait. Le temps parut se suspendre et une agréable chaleur se répandit en lui.

— Je suppose que mon frère ici présent vous a dit ce que j’attendais de vous. Je vais rapidement le résumer. J’aimerais que vous me serviez d’excuse, d’homme de compagnie durant quatre mois... le temps que mon père me libère de son souhait stupide de vouloir me marier. Pour cela, je vous demanderai de m’accompagner à des dîners, des spectacles, des conférences enfin, à ma vie mondaine. Bien sûr, je me charge de vous procurer des vêtements adéquats et quelques bijoux. De mon côté, je paierai la totalité des frais de scolarité pour votre dernière année, en plus des frais occasionnés par l’achat du livre et du matériel. Pour terminer, je paierai la patente nécessaire à votre future activité professionnelle.

En entendant énumérer tout ce qu’il allait le payer, les chiffres s’alignaient dans sa tête. Ciaran en eut le vertige. C’était beaucoup trop pour un homme de compagnie ! Il s’agita sur son siège, très mal à l’aise. Cela ne paraissait pas très équitable.

— C’est beaucoup trop ! Je veux dire... tout ça pour quelques dîners et spectacles. C’est vraiment... trop.

Un fin sourire se dessina sur les lèvres sensuelles de l’homme en face de lui qui répondit avec un air énigmatique.

— Vous ne savez vraiment pas à quoi vous devrez faire face. Alors avant de qualifier quelque chose de « trop », j’aimerais que vous vous rendiez compte par vous même de ce qui vous sera demandé. Néanmoins avant de conclure cet accord, j’aimerais savoir si vous êtes de mœurs totalement irréprochables. Je peux bien supporter quelques quolibets en ce qui concerne le fait que nous sortions ensemble et que nos classes sociales sont diamétralement opposées. J’ai bien conscience que tout le monde n’est pas aussi ouvert d’esprit que moi-même. Toutefois, je n’ai pas envie d’essuyer la honte d’être en compagnie d’un homme de petites mœurs, qui s’est compromis avec des prostituées ou autres personnes peu fréquentables.

— Grand frère ! s’exclama Ferréol.

Il fit sursauter tout le monde. Un murmure traversa la salle, tandis que Ciaran se liquéfiait sur son siège. Il entendit son ami affirmé avec force.

— Mais qui crois-tu donc que je te présente !

— Baisse d’un ton, Ferréol. Nous ne sommes pas sur la place du marché.

Ciaran laissa son ami répondre, lui sentait toujours le sang quitté son corps. Les images de ses précédentes nuits le firent déglutir avec difficulté. Haute morale, c’est bien cela ? Alors qu’il s’était envoyé en l’air avec des hommes et des femmes inconnus de lui. Qu’il était entré à un moment donné dans un bordel et qu’il avait baisé jusqu’à plus soif ? Et qu’une fois ruiné, il avait fait quelques passes dans des ruelles glauques ? Qu’ensuite il avait tout jouer au casino ? Et qu’il en était interdit à présent  ? Il avait failli ruiner la banque. Non, Ciaran n’avait pas une haute morale... Plus maintenant. D’ailleurs étrangement depuis, ces nuits étaient devenues agitées.

— Donc ?!

Le mot avait dit sur un ton ferme attirant son attention à nouveau. Il croisa ce regard hypnotique. Il s’entendit répondre.

— Je suis irréprochable.

Mais, nom d’un huldre ! Pourquoi mentait-il ? Il resta de marbre sous son regard insistant, bien qu’il commençait à s’agiter intérieurement. Mais pourquoi cherchait-il à conclure ce marché ?

L’idée d’obtenir tout ce qu’il désirait en tenant simplement compagnie au frère de son meilleur ami, l’échange jouait largement en sa faveur ! De plus, la position de Daegan Egerlay était très enviable, surtout de là où il se trouvait. Par contre, pour cet homme, il en était tout autrement... Il devait y avoir un loup quelque part ! songea Ciaran. En même temps, jamais Ferréol ne lui tendrait de piège. Pas après tout ce qu’ils avaient vécu ensemble !

En songeant au beau mensonge qu’il venait de dire, il se dit que lui n’hésitait pas à mentir pour obtenir ce qu’il désirait ! Est-ce que sa conscience allait le supporter ? Il n’en était pas certain... Enfin, on pouvait toujours s’arranger avec soi-même. Il suffisait de fermer les yeux ! Et puis, Egerlay Daegan n’était rien pour lui et il redeviendrait un étranger pour lui d’ici quelques semaines. Donc au final, tout cela aurait peu d’importance.

— Donc, je peux considérer que notre accord est conclu ? lui demanda Daegan.

— Je... J’aimerais réfléchir. Je veux dire à tête reposer.

La surprise se lut sur ses traits et lui-même fut surpris par sa propre requête. Il retint son souffle, lorsque son interlocuteur parut s’agacer.

— Je ne suis pas venu ici pour jouer à un jeu. Il suffit de me dire « oui » ou « non ».

— Comme vous l’avez dit vous-même, les enjeux ne sont pas aussi simples, qu’ils en ont l’air de prime abord. Laissez-moi seulement le temps de la réflexion. Demain en fin de matinée, ne me semble pas un délai trop long.

Contre toute attente, Daegan lui adressa un sourire et son visage se transforma. Une certaine adrénaline le parcourut, tout comme son cœur qui battait à tout rompre. Impossible qu’un sourire puisse être aussi intime. Il avait l’impression que ce type l’absorbait tout entier et plus rien d’autre n’avaient d’importances. Cette sensation le déroutait. Il avait l’impression d’être à nu et il ne parlait pas de physique. S’imaginer avec lui tout à coup, lui donna un coup de chaud et il repoussa l’image érotique qui se formait dans son esprit.

— Je comprends, dit-il d’une voix trainante. Je préfère une réflexion mûrie plutôt qu’une décision hâtive.

Il s’arrêta de parler pour prendre le café posé devant lui. Il le sirota lentement. Ferréol en profita pour prendre la parole et se posa en tant que messager. Il prenait déjà rendez-vous avec lui le lendemain. Ciaran accepta d’un simple hochement de tête. Pourquoi ne lui posait-il pas de questions sur lui ? C’était étrange...

— C’est tout ? fit soudain Ciaran toujours étonné par le comportement de son interlocuteur.

— C’est à dire ? demanda Daegan.

— Vous ne me posez pas de questions sur moi, mes antécédents ? Ou je ne sais pas moi... enfin, je veux dire que nous ne nous sommes jamais rencontrés... Je m’attendais à plus de curiosité.

— Oh pour le principal, j’ai déjà toutes les informations par Ferréol et je lui fais confiance. Pour le reste, j’aimerais en savoir plus sur vous, au moment où nous passerons notre pacte. Je n’aime pas m’encombrer de choses inutiles, si cela ne s’avère pas nécessaire.

En disant cela, il tira sa montre à gousset pour regarder l’heure. Il fronça les sourcils.

— Je crains même de devoir vous quitter. J’ai réussi à poser ce rendez-vous entre deux réunions. Je vais devoir vous quitter.

— Vraiment ? fit Ferréol visiblement déçut.

Quant à Ciaran, il en était impatient qu’il s’en aille tout à coup.

— Oui, vraiment ! Je vous souhaite une bonne après-midi. Vous pouvez commander ce que vous voulez, je paierai pour tout, alors profitez bien.

Il se leva et fit un geste discret à l’un des serveurs. Ce dernier s’empressa de le rejoindre.

— OK ! Puisque tu insistes, répondit Ferréol.

— J’attends votre réponse demain sans faute, dite en s’adressant exclusivement à Ciaran.

— Je répondrais...

Mais déjà, il enfilait la veste que lui tendait le serveur, sans plus leur prêter attention. Déjà ailleurs quelque part dans sa tête. Ciaran et Ferréol le regardaient partir. Puis son ami, lui demanda avec empressement.

— Alors ? Alors ? Il te plaît mon frère ? J’ai remarqué qu’il te faisait un certain effet.

En entendant cela, Ciaran se tourna vers son ami et lui dit avec réticence.

— Dis-moi qui pourrait résister aux charmes de la famille Egerlay ?

— Toi ! fit Ferréol en éclatant de rire.

À nouveau tous les regards se portèrent sur eux, mais personne ne pourrait plus reprendre son ami. D’ailleurs, Ciaran remarqua enfin que ce dernier avait obéi à son frère, et cela sans discuter. Lui qui était réfractaire aux ordres, cela resta un mystère pour Ciaran.

— N’exagère pas.

— Tu es homosexuel et tu n’as jamais tenté ta chance avec moi, dit-il tout sourire. En plus, je ressemble beaucoup à Daegan. Si tu savais le nombre de soupirantes et soupirants que je me traine...

— Je le sais, idiot.

Sur les lèvres de Ciaran, un sourire amusé frisait. Il se détendit et il eut l’impression de respirer à nouveau. Était-il resté en apnée durant tout ce temps ? Il s’amusa soudain de sa nervosité, mais en même temps... ce n’était pas tous les jours qu’il rencontrerait ce genre de type et que Ferréol le veuille ou non, son frère était d’une classe bien différente de la sienne, malgré quelques ressemblances évidentes.

***

La nuit était bien avancée, lorsque Ciaran grimpa sur le toit de la maison. Les tuiles répercutèrent le bruit de ses pas, mais mis à part l’affrontement de deux félins, et quelques cris d’alcoolique au loin, la rue restait calme. Les étoiles brillaient doucement, dans une nuit sans lune. Aucun nuage à l’horizon.

Ciaran posa sa bouteille d’alcool fort sur le rebord de la cheminée juste à côté de lui. Sur le faîte, il pouvait réfléchir en paix. Pas qu’il ne soit pas tranquille, mais sa mère lisait un roman dans la salle et ses frères dormaient déjà dans leur chambre. Et puis, l’esprit était toujours plus clair au grand air. Et si possible accompagné d’une bonne bouteille, bien qu’il ne s’enivrerait point. Inutile de répéter les performances de son début de semaine.

À peine s’installa-t-il confortablement, que le souvenir de l’après-midi dans ce salon de thé lui remonta en mémoire. Jamais au grand jamais, il n’avait été aussi mal à l’aise de toute sa vie.

C’était clair et net, Daegan Egerlay lui plaisait ! Mais voilà... ce type recherchait une personne « propre » sur elle. Il y a encore quelque jour, il aurait pu correspondre au profil. En même temps, qu’elle idée lui passait-elle par la tête de vouloir un type comme lui comme « compagnon » ? Sérieusement ? Même lui ne se faisait pas confiance ! En même temps, il se connaissait.

Mais qu’arriverait-il, si Ferréol connaissaient certaines choses sur son passé ? Pourquoi songeait-il à lui ? Tout ce qu’il avait fait avec Ferréol jusqu’ici lui semblait innocent en comparaison de ce qu’il avait il y a à peine deux jours. Il baissa les yeux vers ses mains. Il plia et déplia ses doigts, tandis qu’à l’intérieur de lui, le malaise subsistait. Ferréol le regardait avec tant de confiance…

Un frisson d’anxiété le traversa.

Il déboucha la bouteille qu’il avait posé sur le rebord de cheminée plus tôt et but directement au goulot. Il s’essuya la bouche d’un revers de main. Maintenant, il devait faire le tri dans ses idées. Là, il tournait en rond et il n’aimait pas cela.

Les avantages d’être le petit-ami d’Egerlay. Bon eh bien l’argent ! Il pouvait grâce à lui obtenir le travail dont il avait toujours rêvé et s’il appuyait sa candidature, il obtiendrait un poste enviable. C’était sûr, il pourrait quitter le quartier de Vinda pour Asplenia. De plus, il aurait la possibilité de côtoyer le gratin du gratin.

En savoir autant sur ce petit monde lui permettrait de parler de quelque chose qu’il connaitrait. Quelques fois, lorsqu’il traitait avec des bourgeois de la ville, il ne comprenait pas toutes les allusions auxquelles ils faisaient référence. Il détestait cela ! Et puis, il allait vivre une vie de rêve... juste pour quelques semaines, mais c’était toujours mieux que rien.

Les inconvénients d’être le petit ami d’Egerlay... un soupir franchit ses lèvres. Justement, il allait se retrouver dans un terrain inconnu. Il ne connaissait pas les us et coutumes ! Il allait être certainement la risée de ces gens de la haute. Lui-même parfois ne se gênait pas de se moquer des autres quand il le pouvait.

Il était rare qu’il soit en position d’infériorité. Grâce aux études qu’il avait menées et vivant à Vinda, il était supérieur aux autres, sauf si Ferréol se trouvait à ses côtés. En même temps, ce dernier ne le mettait jamais en défaut devant ses pairs. En même temps, son comportement avait changé cet après-midi. Ce n’était plus l’ami qu’il connaissait, comme s’il changeait de visage dès qu’il s’approchait de ses terres. Comme s’il jouait un rôle.

En dehors de cela, Daegan était d’une beauté dangereuse et il était fichtrement intelligent. Enfin, ce n’était pas comme s’il était sensible à ce genre de chose. Des hommes beaux, il en connaissait un certain nombre, et aucun de lui ne faisait cet effet-là. En fait, personne ne le troublait à ce point. Il suffisait de songer à Ferréol... jamais il n’avait ressenti cette agitation en sa compagnie. Quelque part, cette double inconnue le terrifiait ! Jusqu’ici, jamais il n’avait dû se remettre en question, ou il n’avait justifié ses choix.

En même temps, il se sentait coincé... quoique comme lui disait sa mère, il pourrait toujours travailler sur le port, ou dans de petites structures aux affaires florissantes. D’autant que grâce à son ami, il était polyglotte. C’était étrange tout de même, celui qui vivrait la pire situation, c’était tout de même Daegan, pas lui ! Si lui se fichait de son milieu, pour ses pairs et sa famille, il en serait autrement... sauf pour Ferréol.  Toujours un membre de la famille Egerlay, s’il voyait bien.

Merde! songea-t-il. Il se laissa glisser sur les tuiles pour s’allonger et fixer la voûte étoilée. Comme si elle pouvait répondre à ses questions, à ses hésitations. C’était tentant et si facile ! Qu’importe si ce type découvrait ce qu’il faisait de la morale ! Lui ne pouvait pas se permettre de se la jouer grand prince.

Il songea à sa mère... Amberine paraissait ravie de cette proposition qui tombait du ciel. Tout se réglait dans le meilleur des mondes et en plus, elle allait pouvoir changer de statut ! Même si ce n’était qu’un temps, elle aussi profiterait de la situation. L’argent qu’elle gagnerait serait maintenant uniquement pour elle et les deux enfants qu’elle avait toujours à charge. Trois personnes d’un coup qui quittait le nid familial.

S’il décidait de refuser, il devrait se résoudre à quitter la maison de sa mère pour voler de ses propres ailes. Et il n’avait aucune économie... À moins de jouer son salaire dans un casino quelques parts ailleurs ? Miser gros pour s’offrir un toit ? L’idée lui parut séduisante. Il resterait ainsi toujours au même endroit, dans son vase clos et n’aurait pas à... croiser se regard si pénétrant. Un frisson le traversa. Son cœur se mit à battre de plus en plus vite au fur et à mesure que le visage de ce type se précisait dans sa tête. Que lui avait-il donc fait ? Que se passerait-il s’il acceptait sa proposition et qu’il découvrait ses mauvaises actions ? Mettrait-il fin au pacte ? L’idée lui fit mal.

Et soudain, Ciaran eut peur ! Vraiment peur ! Et s’il s’attachait affectivement à cet homme... que se passerait-il ce fameux jour de Noël ? Egerlay s’en remettrait sans doute, sans heurt. Après tout, il n’était qu’un misérable à ses côtés. Mais lui ? Cette idée le terrifia tout à coup. Soudain, il se remémora le jour où sa mère lui avait annoncé la disparition de leur père et le trou noir dans lequel il s’était enfoncé et d’où il n’avait plus eu l’impression de sortir. Sauf peut-être depuis quelques années... Y replonger le terrifiait réellement.

Non, il ne le voulait pas ! Il ne pouvait pas replonger dans le désespoir. Il n’y survivrait pas une seconde fois. Sa décision était prise ! Il fermerait son cœur, comme à chaque fois.

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