Lui et moi

Une odeur de marée se répandait dans les ruelles étroites. La foule se pressait pour descendre vers le port, l’arrivée des premiers bateaux de pêche signalait le début de l’ouverture de commerces éphémères. Ceux des poissonniers, des pêcheurs, des négociants en gros, des restaurateurs, et des femmes au foyer qui cherchaient de quoi nourrir à moindre prix et bien sûr des voleurs à la sauvette.

Le soleil aussi fêtait le retour des navires par ses premiers rayons qui parvenaient enfin à franchir l’obstacle des volcans situés à l’est de la ville. La ville de Wrad se réveillait aux bruits de sabots qui retentissaient sur les pavés, des cris des marchands et des matrones, à peine couverts par les trompettes de brumes qu’actionnaient les capitaines indiquant ainsi leur arrivée à leurs futurs clients. Quelques camions et voitures à moteurs circulaient, mais à Wrad dans le quartier de Vinda, tous roulaient sur la route principale qui reliait le port et les quartiers plus aisés de la ville.

Sur la grande place qui faisait face au port, il y avait également un autre corps de métier représenté — celui des scribes.

Enfin, des apprentis scribes ! Parce qu’il ne fallait pas exagérer, non plus. Le port de pêche était situé dans à Vinda ! Le quartier le plus pauvre de Wrad. Ici, se retrouvait tous les mangent misères, les laisser pour comptes, ceux qui n’avaient jamais de chance, ou les voyous en tout genre. La Cour des Miracles de la ville richissime de Wrad. Alors, trouver un « vrai » scribe ici, relevait de l’illusion. Bien souvent, il s’agissait de scribe raté qui n’avait pas pu entrer dans les grands ministères ou auprès de grandes familles, ou s’en était fait virer.

Ou bien, il s’agissait de quelques élus du quartier de Vinda qui essayait de sortir de la misère en se payant des études à l’université dans le quartier d’Asplenia. Et pour se payer ces études, il leur fallait obligatoirement se faire quelques argents auprès des commerçants, des pêcheurs et autres bourgeois présents au moment du retour au port des bateaux qui revenaient les cales pleines.

En effet, si on exceptait ce quartier et les quelques rues du quartier d’Aspledia qui bordait Vinda, la ville regorgeait de richesses en tout genre. Minerais rares, pierres précieuses notamment le saphir et le jade, de carrières aurifère, des industries textiles s’étaient développées, grâce à l’industrie de la soie, mais aussi à celles des pigments.

Les forêts alentours, abondantes en gibiers et en herbes médicinales faisaient de la ville autonome de Wrad, un carrefour indiscutable pour les herboristes de haut vol. Ses eaux thermales voyaient l’arrivée de nombreux touristes venus soigner leurs maux. De plus la ville bénéficiait d’une vue splendide sur la mer d’Émeraude au Sud et à l’Ouest. Tandis que derrière la ville une chaine de volcan l’entourait, et formait une barrière naturelle

Wrad était une ville tentaculaire et libre, aux quartiers bien délimités. Convoitée par les pays voisins, elle payait chèrement sa liberté au prix de guerres récurrentes. C’est pourquoi la natalité y était très encouragée. Même si de nombreuses familles finissaient au fil du temps monoparentales, le mari étant mort, bien souvent à la guerre.

C’était le cas du père de Ciaran Giskero.

Il s’agissait d’un jeune homme, âgé de vingt-et-un ans. Ce dernier aidait sa mère comme il le pouvait. En été comme maintenant, il vendait ses services à la population pauvre du quartier, en tant que scribe. Lorsque son père vivait, sa mère, ses sœurs, ses frères et lui, résidaient dans les hauts quartiers d’Asplenia. Leur père était un scribe réputé et gagnait très bien sa vie auprès de l’administration de la ville en tant que régisseur en chef.

Malheureusement avec la dernière guerre qui avait eu lieu dix ans plus tôt, leur père n’était jamais revenu, après qu’il ait été enrôlé de force par manque de fantassins dans l’armée régulière. À l’époque, Ciaran n’avait que onze ans. Il était devenu le chef de famille, puisqu’il était l’aîné des garçons. Ses sœurs Maolé et Aelis n’avaient que neuf ans et ses deux petits frères, Roen et Suliac respectivement six et quatre ans à l’époque.

Au début, grâce à l’argent que leur père avait placé, ils avaient survécu... mais bien vite, sa mère qui voyait fondre comme neige au soleil leurs économies avait pris une décision drastique. Ils iraient vivre dans le quartier de Vinda ! Ainsi, elle pourrait payer les études de ses enfants sur le long terme. Enfin durant un temps. Grâce à la débrouille, et à ses talents de lavandière, Amberine Giskero avait pu nourrir sa famille et leur permettre d’avoir un toit au-dessus de leur tête.

Ciaran depuis qu’il était au collège vendait ses services à une clientèle diversifiés d’illettrées pour signer des contrats, des pactes, des licences, des lettres à l’administration, mais aussi des courriers moins formels comme des lettres d’amour, des lettres pour des parents éloignés et il en passait. En dix ans, il en avait écrit et lut des courriers en tout genre... parce que oui, il faisait aussi la lecture des missives de ses clients. Et puis, son père lui avait appris dès le plus jeune âge à lire, écrire et compter.

Avec l’âge s’étaient ajoutés à sa clientèle : des marchands, des négociants, des hommes d’affaires, des pêcheurs et tout un tas de personnes cherchant un scribe sérieux et vif d’esprit pour conclure des contrats, établir des actes officiels et autres démarches nécessitant les services d’un homme lettrés et connaissant les lois.

Installé sur un tabouret sur la petite esplanade, depuis que le ciel blanchissait ; Ciaran écrivait pour ses premiers commanditaires. Il fallait être là très tôt, s’il voulait toucher les clients les plus fortunés. Parce que ces gens-là, le payaient en pièces en cuivre et s’il avait de la chance, en argent, même si cela restait bien rare. Plus la matinée grossissait, plus ses clients devenaient pauvres et le rémunérait avec une poule, des légumes ou du poisson qu’ils avaient eux-mêmes cultivés, péché ou élevé.

Ciaran ne faisait pas la fine bouche ! Il acceptait tout le monde. Et même parfois, des personnes totalement démunies. Jusqu’ici, il n’avait refusé aucune commande. Un client restait un client, même sans le sou. Il savait ce qu’étaient les fins de mois difficile et selon lui, il était inutile d’accabler davantage, ceux qui n’avaient rien.

Lorsqu’il reprenait son panier en fin de matinée, ce dernier était toujours très lourd, au point que ses épaules lui donnaient l’impression de craquer. En plus, il devait jongler avec son porte-document qui prenait toute la largeur de son dos. Dedans se trouvaient ses plumes, ses encriers dans des compartiments spécifiques. Il se l’était payé un jour, alors qu’il avait obtenu un gros pourboire. Avec lui, il s’était attiré de nouveaux clients, comme quoi l’apparence jouait beaucoup auprès de ses clients.

La matinée passa plus vite que les autres, peut-être aussi vu le nombre de clients riches qui s’étaient succédé les uns après les autres, ne lui donnant aucune période de répit.

C’était plus qu’une bonne journée pour Ciaran. Il se leva et s’étira dans tous les sens. Ses genoux craquaient, comme ses épaules. Une certaine tension s’était accumulée dans le haut de ses cuisses à force d’être recroquevillée sur lui-même.

En voyant le sac où se trouvaient ses recettes en nature, il grimaça. Jamais il n’allait pouvoir tout remonter tout seul. Il vit passer deux gamins qui fixaient son panier avec une intensité telle, que leurs yeux semblaient ressembler à des diamants. Il les appela et leur donna un canard déplumé, du pain, des pommes de terre et quelques légumes. Les gamins ne cessèrent de s’incliner pour le remercier et partirent ravis avec leur prise.

De toute façon, songea Ciaran, sa mère se chargerait de distribuer le trop de nourriture à ses voisins et amis, ou une personne dans le besoin. Il fallait qu’il se rende à l’évidence, il ne pourrait pas tout prendre, alors autant faire plaisir.

C’est alors qu’il empilait quelques légumes récalcitrants qu’il entendit la voix enjouée de Ferréol. Il leva la tête et Ciaran se mordit l’intérieur des joues. Son ami attirait le regard à plus d’un titre. D’abord, son abondante chevelure rousse retenue par un catogan au-dessus de sa tête, signe distinctif des gens aisés qui se trouvait au-delà de la frontière d’Asplenia. Tout comme le tatouage tribal sur une partie de son visage qui partait du bas de la mâchoire et remontait jusqu’en haut de l’oreille. Et même s’il cherchait à être discret, ses vêtements étaient si coûteux qu’à eux seuls, il représentait un mois de salaire convenable pour une famille de dix personnes.

Mais en dehors de cela, c’est son large sourire chaleureux qui retenait le plus l’attention. Ses yeux verts semblables à de la mousse ressemblaient à des étoiles. Sa haute taille et sa large stature athlétique en faisaient reculait plus d’un, d’autant qu’il traversait la place à vive allure, telle une machine de guerre partant à l’assaut d’une muraille.

Ferréol était le seul bourgeois qui s’aventurait à Vinda et ça, tous le savaient dans le quartier. Personne n’aurait l’idée de l’agresser, déjà par son imposante taille, mais aussi parce qu’il était généreux et n’hésitait pas à offrir son aide à quiconque sans arrière pensé. Et puis, il se mélangeait à eux depuis tellement d’années que plus personne ne faisait attention à lui. Enfin pas quand il s’esclaffait comme maintenant. Son rire contagieux et généreux s’entendait sur plusieurs mètres à la ronde. De le voir ainsi venir à lui, avec cette expression heureuse, réchauffa Ciaran de l’intérieur.

  — Bon sang ! Je t’ai cherché partout, Ciaran. J’étais persuadé que tu étais rentré chez toi... Tu es en retard !

Ciaran secoua la tête et pour la première fois, il laissa un sourire éclairé son visage. Cet idiot tombait bien.

— Au lieu d’attirer l’attention, vient donc m’aider Ferréol ! Je n’arriverais jamais à tout ramener en une seule fois à la maison.

Son ami s’arrêta devant lui, et observa le sac de provisions plein au point où quelques aliments tombaient au sol.

— C’est ta mère qui va être contente, dit Ferréol en posant ses mains larges sur ses hanches.

Il parut réfléchir un instant et lui dit :

— C’est ta mère qui va être contente. Attends, prends les trucs qui dépassent, je me charge de prendre le sac de provisions.

— Tu es sûr ?

Ciaran pencha la tête sur le côté, indécis soudain. Pouvait-il vraiment abuser de lui de la sorte ? D’ordinaire, il se montrait provocateur et défiait souvent Ferréol, mais quand il lui proposait comme cela son aide, Ciaran culpabilisait toujours. En plus, si sa mère était rentrée à la maison, elle ne se gênerait pas de lui faire tout un tas de reproches… En même temps, ce n’était pas comme s’il n’était pas habitué depuis le temps.

Sa famille se s’inquiétait parfois de sa familiarité avec Ferréol. Ciaran connaissait les limites et évitait de les dépasser.

— Bien sûr ! Je suis plus fort que toi et tu vas nous ralentir. Ta mère a préparé un ragoût, il sent divinement bon ! Pourquoi la nourriture que l’on me sert chez moi semble aussi fade à côté ? Peux-tu me l’expliquer ?

Le visage de Ferréol était comme toujours animé. Le soleil lui donnait de belles couleurs, ses yeux n’en ressortaient que davantage. Sans plus de cérémonie, Ferréol souleva sans le moindre effort le sac et se dirigea vers les rues qui montaient vers le haut de Vinda. Ciaran passa les sangles de son porte-document sur ses épaules et attrapa les quelques légumes qui trainaient au sol, avant de courir pour rejoindre son ami.

— Au fait ! Je peux savoir pourquoi tu es venu me voir, Ferréol ? Les cours ne reprennent que dans deux semaines, si mes souvenirs sont bons.

—Je me doutais que tu me dirais cela. J’aurais dû le parier avec Daegan ! Au moins, il m’aurait filé de l’argent. Bien sûr, comme tu aurais répondu comme je le pensais, tu en aurais reçu ta part !

En entendant le prénom du frère aîné de Ferréol, Ciaran roula des yeux. S’il y a bien quelqu’un qui le mettait mal à l’aise, c’était bien lui. Il était le total opposé de Ferréol. Un vrai glaçon qui n’exprimait aucune émotion. Enfin, d’après son ami, ce n’était qu’une façade. Apparemment, il était serviable, sociable et avait la main sur le cœur. Pas si évident à voir de prime abord.

Daegan se tenait si droit, que Ciaran se demandait si sa colonne vertébrale n’allait pas craquer un de ses jours ? Il chassa l’image de Daegan pour accélérer le pas. Ferréol semblait avoir une escadrille de fées noires aux fesses en cette fin de matinée.

— Allez, dépêche-toi Ciaran ! J’ai faim ! Où dis-tu : j’ai la dalle ?

— Je m’en fiche ! rit Ciaran. Le dernier arrivé à la maison paye sa tournée !

En disant cela, Ciaran s’était mis à courir en laissant Ferréol à la traine, pour le coup ce dernier peinait avec quelques légumes récalcitrants. Il l’entendait pesté derrière lui et qu’il le suive ainsi le faisait rayonner de bonheur.

Ferréol, son unique ami. Le seul aussi qui soit resté proche de lui, alors qu’il avait avoué son homosexualité. Pourquoi certains hommes ne supportaient pas que certains d’entre eux soient attirés par des hommes ? Cela restait un mystère pour Ciaran qui ne se voyait pas se jeter sur n’importe qui et n’importe comment. Enfin en attendant, il était pressé de rentrer chez lui et surtout d’arriver le premier. Ferréol, même chargé, courait bougrement vite.

***

Le repas avait été vite expédié ! Ferréol et Ciaran avaient mangé seuls. Les frères et sœurs de ce dernier avaient mangé et étaient déjà partis accomplir les tâches que leur mère leur avait confiées. Toutes ses sœurs et ses frères étaient plus jeunes que lui. Il y avait Maloé et Aelis, les jumelles de deux ans ses cadettes, Roen de quatre ans son cadet et le petit dernier, Suliac tout juste âgé de quatorze ans.

Amberine s’occupait de ranger toutes les provisions que son fils avait ramenées à la maison. En les voyant, elle s’était exclamée que c’était beaucoup trop ! En même temps, Ciaran avait remarqué la lueur de plaisir dans son regard.

Une petite partie serait vendue, une autre donnée à des amies « méritantes » selon sa mère, et le reste pour la maison. Après tout, le lendemain son fils irait encore courir la ville à la recherche de clients. Ciaran avait donné une partie de sa recette, et avait été rangée l’autre dans sa boite qui lui servait de cagnotte pour payer ses études.

Ciaran n’était pas dupe, ses frères et sœurs avaient préféré manger sans la présence de Ferréol. Bien qu’il soit très apprécié par sa famille, tous gardaient une certaine réserve lorsqu’il était là. À chaque fois, ces derniers les laissaient en tête à tête. Ciaran en avait bien conscience, et faisait mine de rien voir.

— As-tu reçu la liste des fournitures scolaires à acheter ?

En disant cela, Ferréol avait posé son pied sur le banc, tout en se mettant de biais pour l’observer de près. Il gardait son attitude nonchalante coutumière. Ferréol attrapa un couteau pointu et s’en servit comme cure-dent.

Ciaran doutait que son ami adopte une telle attitude chez lui. Puis, il se remémora que Ferréol avait réussi l’exploit de se faire renvoyer de toutes les écoles prestigieuses et moins prestigieuses qui se trouvaient dans les quartiers de Lilie et Juhua. C’était pour cela d’ailleurs qu’il fréquentait l’école publique d’Asplenia. Et contrairement à tous les autres établissements, le jeune homme se tenait correctement... tout ça parce qu’il avait eu un coup de foudre amical, en rencontrant Ciaran. C’est ce que Ferréol lui avait expliqué.

Lorsqu’il lui avait avoué son amour amical, avec une candeur, Ciaran n’avait su quoi lu répondre. Bien sûr, il avait eu un pincement au cœur ; d’autant que lui venait de découvrir qu’il aimait les hommes et cette découverte le déconcertait. Mais bon, Ciaran ne se faisait pas d’illusions, ils venaient de milieu trop différent.

Et puis, ce qui était étonnant, c’est que Ciaran n’éprouvait que de l’amitié pour Ferréol. Il était pourtant un des plus beaux hommes qu’il ait pu rencontré jusqu’ici. Mais jamais il n’avait pu s’imaginer dans ses bras.

Ce qui ne gâchait rien, c’était qu’il était riche, disposant d’une situation prestigieuse avec pour père le plus grand négociant de Wrad. Certains imaginaient bien la famille être anoblie un de ces jours.

Enfin tout cela, c’était les affaires de ceux qui s’intéressaient de près aux affaires des bourgeois, toujours à l’affut de la moindre information pour s’en servir dans leurs affaires.

— Non, je n’ai rien reçu, répondit Ciaran.

En même temps, à l’université d’Hugua, il ne devait y avoir qu’un pour cent des élèves qui venaient de Vinda. Les courriers se perdaient mystérieusement, dès qu’ils s’agissaient d’eux.

— Je m’en doutais, tiens !

En joignant le geste à la parole, Ferréol sortit de sa poche intérieure une feuille pliée en quatre. Ciaran l’attrapa et la déplia le cœur battant. Mine de rien, à chaque fois, il s’agissait pour lui d’un crève budget. Le matériel de scribe et les livres constituaient à chaque fois une part importante de ses dépenses.

 Ses yeux parurent sortirent de sa tête en découvrant le nombre conséquent de livres à acquérir. Il oublia également de respirer. En plus d’un matériel onéreux, cette fois-ci, s’ajoutait également le montant des frais à payer pour leur examen de fin d’année et le montant de la patente que chaque étudiant devrait payer après avoir obtenu leur diplôme. Cette patente permettait en autre d’exercer dans un ministère, dans une administration royale, ou encore au sein des riches familles nobles, ou de la très haute et haute bourgeoisie.

Ses doigts se crispèrent sur le papier en vélin, tandis que sa gorge asséchée de manière brutale en découvrant le montant de ses frais le faisait souffrir tandis qu’il reprenait sa respiration.

— J’ai commencé à acheter certains trucs, si tu veux demain après-midi nous pourrions faire quelques emplettes pour la rentrée.

— Euh... je...

Ciaran hésitait. Il avait chaud et il était certain que ses joues avaient pris des couleurs. Il rougissait toujours lorsqu’une émotion forte le saisissait. Comment allait-il faire ? Bien sûr, il avait de l’argent ! Il avait travaillé comme un fou, mais... mais...

— Quelque chose ne va pas ? s’inquiéta tout à coup Ferréol. C’est le montant des fournitures qui te fait peur ? Si tu veux, je peux te faire une petite avance.

En entendant cela, Ciaran leva lentement la tête. Une « petite avance » ? Il rigolait ? Tous ses frais de scolarité pour le premier trimestre qu’il avait soigneusement économisés venaient de se disperser devant ses yeux. Sa gorge se noua. Comment répondre à son ami sans paraître impoli ?

— Si tu as besoin d’une avance...

Le poing de Ciaran tomba sur la table, faisant sursauter toute la maison, même le propriétaire qui parut surpris par son geste. Ciaran regarda son poing serré, toujours posé sur la table. Puis, ne tenant plus, il se redressa et se mit à marcher dans la pièce en faisant les cent pas. Sa main massait nerveusement la base de sa nuque dont tous les poils s’étaient dressés.

— Désolé, Ferréol. Je ne voulais pas te faire peur. Je suis sous le choc !

Il était sincère, mais également très mal à l’aise. Sa seule question restait : comment allait-il faire pour payer et ses frais scolaires et ses fournitures… et plus tard, la patente ! Lui qui rêvait de terminer dans une administration comme son père voyait son idéal s’évaporer.

— Pour la liste ? Pourtant, les profs avaient prévenu. Je ne comprends pas ta réaction. Tu m’avais dit que tu travaillerais pour pouvoir payer ton année.

Son ami avait hésité sur le dernier mot. Ciaran nota un certain agacement dans le ton de sa voix. Le pincement de ses lèvres l’avertit qu’il n’avait pas apprécié sa sortie. Il faut dire que c’était la première fois que Ferréol essuyait une de ses colères directement en neuf ans.

— Excuse-moi, Ferréol, je n’aurais pas dû m’énerver. Disons que je ne voyais pas les cours de la dernière année à ce prix. De plus, j’ai travaillé comme un fou cet été ! se défendit Ciaran.

— Veux-tu que je t’aide ? Dis Ferréol conciliant.

Cette proposition était bien sûr, la bienvenue. Ciaran entrevit cette opportunité avec espoir, et cet espoir s’étouffa aussi vite qu’il s’était allumé. Cela voulait dire être redevable à vie... et puis, lui qui se targuait de s’en sortir seul, malgré toutes les épreuves que la vie lui imposait. Non, il ferait comme il l’avait toujours fait jusqu’ici : tout seul ! Même si la proposition de son ami le tentait terriblement. Une part de lui le traita d’imbécile, mais l’autre partie se montra inflexible.

— Je te remercie, mais non. Je vais me débrouiller comme toujours.

Son ami le fixait avec beaucoup d’attention. Son regard s’était fait si intense dans son interrogation muette, que Ciaran détourna la tête.

Ses épaules se crispèrent, et son attitude se figea. Ferréol poussa un soupir résigné dans son dos. Un raclement sur le sol l’avertit que son ami se levait.

— Écoute, je vais voir de mon côté, si je ne peux pas récupérer quelques livres qui ont déjà servi à droite et à gauche. Ça te fera ça de moins à te préoccuper. Mais je voudrais que cette fois-ci, tu sois plus attentif. Cette année est la plus onéreuse de toutes nos années d’étude. À la fin, elle nous garantit un emploi dans les meilleures administrations, et dans les meilleurs bureaux centraux de la ville. Enfin pour toi...

Là, Ciaran se tourna vers Ferréol. Les derniers mots avaient été chuchotés, mais l’oreille fine du jeune homme les avait entendus.

— Que veux-tu dire ? Tu n’entres pas dans l’administration ? Je pensais que... que toi et moi allions travailler ensemble !

Là, ce fut Ferréol qui détourna le visage. Ses yeux s’étaient rétrécis et la gêne avait empourpré ses joues. Il croisa ses bras devant son buste, comme pour se protéger. Il avoua à voix basse, très contraire à son ton habituel :

— Mon père veut ouvrir une nouvelle branche de négoce sur les îles d’Himene et il va ouvrir un comptoir directement là-bas. Il m’a demandé de poursuivre mes études, dans le négoce.

Les yeux de Ciaran s’arrondirent et sa bouche s’ouvrit sans qu’il ne s’en rende compte. Les îles d’Himene ? Il s’agissait de trois îles situées à quelques nautiques de Wrad. Elles appartenaient à la ville et jusqu’ici, elles servaient uniquement soit de lieu de villégiature pour les riches nobles et bourgeois. Alors, ouvrir un comptoir ? Et quel négoce ? Là, il ne voyait pas ce qu’il était possible de vendre ou...

— L’une des îles se situe face à l’océan et dispose de grandes profondeurs, d’où les grands navires peuvent partir.

— On m’a toujours dit que les plages étaient trop petites pour qu’un bateau puisse y accoster ! Alors un trois-mâts !

La réflexion de Ciaran amena un sourire bref sur le visage de Ferréol qui lui répondit, avec une pointe de fierté dans la voix.

— Mon père a fait construire un débarcadère flottant à quelques mètres des plages.  Enfin, c’est en construction actuellement, il a obtenu l’accord du roi et du conseil des ministres pour le faire fabriquer. Cela fait un petit moment qu’il négocie à ce sujet. Tu imagines bien que de nombreuses voix se sont élevées contre, quand il a demandé le permis de construire.

— Je ne suis pas étonné.

Comment cela pouvait-il être autrement ? Des navires de commerce qui débarquaient directement sur les lieux de vacances de quelques privilégiés, cela n’avait pas dû plaire à tout le monde. Pourquoi les navires ne se rendaient-ils pas sur le port principal de Wrad ?

— Qui y’a-t-il de si important pour que ton père demande à faire construire un port flottant sur Himene ? Et pourquoi le roi a-t-il cédé ?

— Je n’ai pas eu les principales informations, tu penses bien ! dit Ferréol avec amertume. Tout ce que je sais, c’est qu’il veut débarquer certains produits directement sur les îles sans passer par Wrad. Ensuite, tout ce que je sais, c’est qu’il a découvert les propriétés curatives de certaines plantes là-bas...

— Comment l’a-t-il découvert ? Ton père n’est pas herboriste à ce que je sache...

— Oh pas lui ! rit Ferréol, mais tu sais que quelques touristes viennent sur Himene. Ils viennent d’autres contrées. Ils sont prêts à payer un prix d’or pour obtenir des plants, des fleurs séchées, des huiles essentielles et je ne sais plus quoi.

En entendant cela, un pli amer retroussa le coin de la lèvre de Ciaran. Ces gens de la très haute société, ils le dépassaient totalement. Toujours à rechercher toujours plus de profit...

— Enfin tout ça pour dire que mon père me pousse à poursuivre mon cursus encore deux ans dans la branche négociations dans l’import/export. En plus, comme je suis le plus doué en langue étrangère, il trouve ça très naturel de me placer là-bas.

Oh, ça, c’était vrai ! Ferréol était un polyglotte comme jamais il n’en avait vu. En même temps, il croisait peu de gens de ce niveau social. Son ami était l’exception. Mais tout de même, Ferréol parlait couramment dix langues différentes. Un wradien parlait tout au plus quatre langues et pas forcément de manière courante, alors que Ferréol les maitrisait comme s’il s’agissait de sa langue maternelle. Grâce à lui d’ailleurs, lui-même en parlait quatre couramment, et deux plus ou moins bien. En même temps, son ami se servait de lui pour réviser, et sa présence au port tous les jours, lors des vacances avaient renforcé ses connaissances.

Tout à coup, la porte de la grande salle s’ouvrit sur la mère de Ciaran. Celle-ci essuyait ses mains dans un torchon. Son expression paraissait ennuyée.

— Quelque chose ne va pas, maman ? demanda Ciaran.

— Ce n’est pas que je te pousse dehors, jeune maître, fit Amberine à l’intention de Ferréol, mais il commence à se faire tard. Je sais combien ton père est très strict sur les horaires. Je ne voudrais pas que tu te fasses réprimander par notre faute.

En entendant cela, Ferréol tira sa montre à gousset de sa poche et vit l’heure. Il jappa !

— Oh là là... Je vais me faire tuer par mon père, si je ne suis pas à l’heure ce soir. Il a soi-disant, une grande nouvelle à nous annoncer à nous et toute la famille.

— Tes frères et ta sœur seront là ? s’étonna Ciaran.

Toute la fratrie de Ferréol vivait dans le château du domicile familial, sauf Daegan qui avait quitté la maison pour son propre château. Et Ferréol qui n’avait pas terminé ses études et qui vivait les trois quarts du temps à l’internat comme lui.

— Eh mon père semblait très impatient ! Bon, je te laisse... Bonsoir, Madame Giskero ! J’vous dis à bientôt !

Ciaran avait noté inconsciemment que Ferréol essayait de parler comme un habitant de Vinda.

— Bonsoir, jeune maître.

— Salut Ferréol...

Mais son ami avait disparu de la pièce comme par enchantement. Apparemment, c’était vrai, songea Ciaran. Ferréol obéissait à son père lorsque la menace qui pesait au-dessus de sa tête devenait vitale. Pour l’avoir rencontré une ou deux fois à l’université, et de loin, s’il y a bien une chose que ne faisait pas Yoram Egerlay, c’était rire.

— Maintenant Ciaran, peux-tu venir m’aider à livrer toutes mes clientes ?

Son fils hocha la tête en se joignant à sa mère qui se tournait déjà vers le fond de la salle pour récupérer de gros paniers remplis de linge de maison, parfaitement propre et repassé.

***

La voiture s’arrêta le long du trottoir, à la frontière entre Vinda et Asplenia. Le chauffeur ne quitta pas le volant du véhicule de luxe, aux chromes si rutilants qu’ils ressemblaient à des soleils. Un autre domestique en livrée descendit du véhicule et ouvrit la portière arrière. Il s’inclina devant la femme qui entrait à l’intérieur.

— Monsieur votre grand-père, vous attend, Madame.

Amberine hocha la tête et attendit que le domestique rentre dans la voiture pour se détendre. Une fois que le véhicule fut assez enfoncé profondément à Asplenia, elle fit tomber son long foulard de la tête. Elle n’avait aucune envie qu’une de ses connaissances ne l’aperçoive et ne lui pose trop de questions gênantes.

Bien sûr, quelques personnes étaient au courant de son rang, mais il s’agissait de personnes de confiance. Et puis, si l’un de ses enfants l’apercevait, ils auraient tôt fait de l’ennuyer par de multiples questions. Certains lui demanderaient de l’accompagner pour rencontrer leurs grands-parents. Quant à Ciaran, il se poserait d’autres questions. Enfin, s’il s’en posait, parce que son égoïste de fils ne s’intéressait à personne sauf à lui-même.

Bien sûr, il l’aidait ! Une chance d’ailleurs, mais depuis qu’ils avaient quitté Asplenia, jamais il ne posait la moindre question sur leur famille. Les raisons qui l’avaient poussé à vivre à Vinda, plutôt que de rejoindre sa famille à elle. Elle était même certaine que son imbécile de fils n’avait même pas remarqué que Ferréol Egerlay se consumait d’amour pour lui.

Non, chez Ciaran, seul son avis comptait. Tant pis pour ce qui se passait tout autour de lui. Et il ne servait à rien de discuter, parce que ce qui ne l’intéressait pas passait par une oreille et ressortait par l’autre. Combien parfois il lui faisait penser à son mari ? Enfin Helory était tout de même moins borné… Puis, elle eut un doute.

Son regard se reporta sur la route. Ils passèrent les différentes frontières et les contrôles des zones de Lilie et Juhua qui ne permettaient à personne de passer, sauf si la personne possédait les autorisations nécessaires.

La forêt se faisait de plus en plus dense, alors que la route s’élargissait de plus en plus. Pas un trou, un branchage ou un caillou ne venait obstruer la conduite. Quand le véhicule s’engouffra dans une large allée bordée de sycomores, Amberine sut qu’elle était rentrée chez elle. Un sentiment de joie, comme de nostalgie l’étreignit comme à chaque fois qu’elle revenait rendre visite à ses grands-parents.

Les arbres firent place à un espace découvert et l’immense château, aux multiples chemins aériens se dessina. Si majestueux, si lumineux et élancé, qu’il coupait le souffle à chaque visiteur ! Amberine ne s’en était jamais lassée.

La voiture s’arrêta devant le porche principal. Un domestique se dépêcha de lui ouvrir la porte. Elle sortit du véhicule et sans attendre, monta les marches pour rejoindre le palier. Le majordome s’inclina avec respect et lui dit en se redressant :

— Veuillez me suivre, Princesse.

Ils traversèrent le hall d’entrée pour se diriger vers les appartements personnels du frère du  roi de Wrad. Le majordome frappe discrètement à la porte du bureau et ouvrit la porte. Il s’effaça pour permettre à Amberine de passer.

— Amberine, ma chérie ! s’exclama son grand-père sans cérémonie.

Il accourut vers sa petite-fille, très heureux de la revoir. Amberine le rejoignit et se laissa porter à bout de bras par Kéo qui était une force de la nature.

  • Je suis si heureux de te retrouver !
  • Je suis heureuse de te voir, grand-père.

— Viens, ma chérie ! Dépêchons-nous de parler avant que ta grand-mère ne t’accapare et que nous ne puissions plus être libres de nos paroles. Tu sais comme elle est… dit-il avec soupir à fendre le cœur.

Amberine savait pertinemment que son grand-père adorait sa femme. Mais il adorait jouer les victimes. Par contre, il avait raison, sa grand-mère, que Dieu lui pardonne, était une commère et son gout pour les potins ne permettait plus d’avoir une discussion sérieuse. Et Amberine avait besoin de discuter.

Elle se laissa entrainer jusqu’à un canapé de velours rouge très soyeux. Elle prit place et accepta la tasse de thé qu’un domestique lui tendait avec déférence.

  • Alors ? Dis-moi pourquoi as-tu besoin de moi ?
  • Je suis venue te voir pour le mariage de Maloé et Aelis. Comme tu le sais, elles ont accepté les propositions de mariage des familles de Kusen et Mareon. De ce fait, mes filles sont fiancées et leurs mariages seront fêtés avant octobre.
  • J’en suis terriblement ravi, dit le roi. Bientôt, je pourrais les voir tout mon soul. Tu sais que tu es vilaine de me couper ainsi de mes petits-enfants ? Pourquoi ne reviens-tu pas à Juhua ? La vie serait plus facile pour toi, comme pour eux !

Amberine le savait pertinemment, mais elle avait ses raisons et elle ne voulait pas en démordre.

— Non, il est préférable que je reste encore un peu à Vinda quelque temps.

—Pourquoi ?

— À cause de Ciaran. Tu sais qu’il ressemble terriblement à mon défunt mari. Il est tellement têtu et borné, et si étriqué dans sa façon de voir les choses. Je ne veux pas lui faciliter la tâche. Il doit absolument grandir, avant que je ne revienne ici.

Kéo écoutait sa petite-fille une expression plus grave. Il l’aimait profondément, mais son obstination à vouloir tout gérer et contrôler, le dépassait largement.

— Tu es dure avec ton fils, et tes enfants.

— Oh, tous mes enfants se sont adaptés sans problèmes à Vinda et la vie est rude, mais pas déplaisante, je te l’ai déjà dit, grand-père. Tous se sont adaptés, sauf Ciaran. Il a des rêves de grandeur et ne voit pas plus loin que le bout de son nez.

Le roi plissa le bout de son nez et fronça les sourcils.

  • Que voulais-tu donc me dire à son sujet ?
  • Je ne sais pas quoi faire, fit Amberine en triturant ses mains avec nervosité. Ciaran est dans sa dernière année de scribe. J’ai l’argent pour lui payer ses fournitures et ses frais de scolarité, mais… mais je doute de l’aider à le faisant.

Kéo s’installa confortablement dans son fauteuil et observa sa petite-fille qui était aussi têtue que son fils, même si elle ne s’en apercevait pas.

  • Pourquoi ?

Leurs regards se croisèrent et Amberine lui dit en toute franchise.

  • Crois-tu que ça soit mal de vouloir donner une leçon à l’un de ses enfants ? Je veux dire, Ciaran travaille dur pour faire ce qu’il désire, mais il est tellement fixé sur ses objectifs qu’il a oublié le plus important.
  • Et qui est, selon toi ?

Amberine sentait le doute dans le timbre de voix de son grand-père. Parfois, elle avait les mêmes, et en même temps, elle savait qu’elle avait raison d’agir ainsi. C’était pour le bien de ses enfants. Être trop gâtée, n’était pas forcément la plus grande des aides dans la vie.

  • Faire attention à son entourage. Nous ne sommes pas éternels et nous pouvons disparaître à tout moment. Mis à part lui, Ciaran se moque de sa famille et même du jeune homme dont il est amoureux.
  • Tiens donc ? Et qui est-ce ?
  • Son meilleur ami, Ferréol Egerlay. Je t’en ai déjà parlé.
  • Oh oui ! Il est le fils de Yoram Egerlay, si je me souviens bien. Un grand bourgeois, doublé d’un homme d’affaires redoutable.
  • Oui, c’est cela. Je suis même certaine qu’il ne s’est même pas encore aperçu de ses propres sentiments et de ceux de son ami. Ce garçon est aveugle et sourd. Je ne sais plus quoi faire pour changer les choses. Ferréol et lui ne seront plus ensemble à partir de l’année prochaine… Que faire ?
  • Provoquer les événements, dit sans hésitation son grand-père.

Il sirota sa tasse de thé, tout en observant Amberine.

  • Comment ?
  • Eh bien, coupe-lui les vivres ! Fais en sorte qu’il soit acculé et voit avec ce jeune Ferréol afin qu’il devienne ton complice. Vous pouvez bien monter un plan pour qu’il accepte enfin d’ouvrir les yeux sur cette situation grotesque.
  • Facile à dire, marmonna Amberine.

Elle resta pensive, son index caressait son menton, tandis que son regard se baissait sur le marbre. Monter un plan ? Facile à dire…

— Allons, allons mon enfant, ne soit pas si pessimiste ! Vois cela comme un plan de guerre ! J’avoue commencer à m’impatienter aussi de mon côté. J’aimerais que vous soyez tous de retour à Juhua pour Noël. Donc si tu veux une suggestion, après avoir coupé les vivres à ton fils, propose-lui une union avec un homme qui serait un complice et sépare-le de son ami d’enfance. Tu verras, il commencera à se poser des questions, s’il est intelligent. Et je n’en doute pas. Hugua est une université très réputée, si ce n’est la plus réputé de Wrad, même si elle se trouve à Asplenia, ce qui me ravit, si tu veux tout savoir. Donc s’il étudie là-bas, il devrait être capable de faire fonctionner ses méninges. Je pense que tu devrais lui faire confiance pour une fois dans ta vie. Tu ne pourras pas toujours la contrôler et il lui faut prendre son envol.

Amberine observa son grand-père et se dit que si son fils était aussi intelligent qu’il le prétendait, cela ferait déjà un bail qu’il aurait remarqué les sentiments qui l’animaient. Elle voulait y croire, malgré tout. Et Kéo avait raison, un jour ou l’autre, elle ne pourrait plus rien faire pour lui. Tandis qu’elle réfléchissait tout en dégustant un gâteau, la porte s’ouvrit et sa grand-mère apparut.

— Ma chérie ! s’exclama-t-elle ravie. Je viens seulement d’apprendre ton arrivée. Petit cachotier, dit-elle à l’adresse de son mari. Tu as voulu la garder, rien que pour toi !

Et à partir delà, comme ils l’avaient pressenti, Amberine et son grand-père ne purent plus placer une parole.

 

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